Charles Burns : un grammairien de la bande dessinée

Difficile de critiquer le dernier album de Charles Burns, La Ruche. Deux postures possibles.

Soit considérer que nous nous trouvons face à une œuvre immense, inspirée et inatteignable ; une œuvre qui forcément nous dépasse ; et classer, a priori, sans combattre et sans autre argument, La Ruche dans la catégorie « chef d’œuvre ».

Soit, au contraire, juger La Ruche comme une œuvre vaine, un simple exercice de style visuel, incompréhensible et incohérent ; et classer le livre de Burns dans la catégorie œuvre obscure, réservée à un public restreint d’intellectuels de la bande dessinée.

Il existe, peut-être, une troisième voie pour comprendre l’œuvre de Burns. Et si La Ruche était d’abord un livre de grammaire ? Une grammaire de la bande dessinée. Un traité qui contiendra 3 tomes. La Ruche en étant le 2ème tome (après Toxic).

Pas un traité dogmatique. Plutôt un ouvrage pédagogique et démonstratif, et comme tel, œuvre indispensable à tout lecteur de bande dessinée. Un Bled ou un Bescherelle de la bande dessinée.

Après nous avoir mis sur une fausse piste avec Toxic, en construisant un univers mystérieux dont les clés nous seraient révélées au fur et à mesure de la parution des albums, Burns semble nous faire comprendre avec La Ruche qu’il est inutile d’attendre la moindre révélation. Tel n’est pas son propos (jusqu’à ce qu’il me contredise dans le dernier album de cette trilogie ; mais je prends le risque d’être ridicule).

La Ruche est une mise en application d’une théorie de la bande dessinée. Une illustration magistrale du langage de la bande dessinée. Sans arrogance. Burns ne nous dit pas « voila ce que doit être la bande dessinée » ; mais plutôt « voila comment ça fonctionne la bande dessinée ».

Il n’invente rien. Il démontre juste que la bande dessinée a son langage propre, une narration spécifique. Un système de narration qui a plus à voir avec celui du rêve qu’avec celui de la littérature ou du cinéma.

Un art de l’ellipse, de la juxtaposition, qui s’accommode d’absence de logique, d’incohérence et de désordre. Un art où il se passe parfois plus de choses en dehors des cases que dans les cases elle-même. Un art capable de nous faire croire que des reporters en culottes courtes et coiffées d’une houppette peuvent combattre de grands méchants ; ou bien que des super-héros en costumes ridicules peuvent sauver le monde.

La bande dessinée art du rêve, donc. Et ce dès les origines. Elle nait en même temps que la psychanalyse au début du 20èmesiècle. Et Winsor McCay, un des pères fondateur du 9ème art n’inscrivait-il pas déjà, avec Little Nemo, la bande dessinée dans l’univers du rêve ?

La ruche est un grand livre manifeste, un dictionnaire de langue, où Burns se plait à fixer et à distorde les codes de la bande dessinée. Un livre où l’artiste fait corps avec son art. Et dans lequel, enfin, il semble nous dire : Tintin, c’est moi !

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