Lettres à un jeune dessinateur de bande dessinée

The Comics Journal a exhumé de ses archives un échange de lettres dans lesquelles James Kochalka (America Elf) et Jim Woodring laissent éclater au grand jour, avec une violence feutrée, leur conception de l’auteur de bande dessinée en tant qu’artiste.

La controverse lancée par Kochalka (The Comics Journal 189- août 1996) a pour titre : la virtuosité (l’habileté) en dessin est l’ennemie.

Pour Kochalka, paradoxalement, si l’aspirant dessinateur pense que c’est en devenant meilleur dessinateur qu’il fera de meilleures bandes dessinées, il se trompe. « Il n’y a rien de mal à s’appliquer à vouloir bien dessiner, mais là n’est pas l’essentiel », ponctue Kochalka.

Un artiste, pour Kochalka, est celui qui met en oeuvre les qualités, les aptitudes qu’il a déjà en lui, tout de suite, sans attendre ; sans apprentissage préalable presque. L’artiste est d’abord un monstre de volonté, pas un technicien. « Regarde à l’intérieur de toi et dit ce que tu as à dire » (avec tes propres qualités ou tes propres défauts). L’important est le contenu (ce que j’ai à dire) et pas le contenant (le dessin en l’occurrence).

Kochalka donne l’exemple de Cezanne et de Jackson Pollock « qui étaient d’horribles dessinateurs » mais qui en voulant être Grands sont devenus Grands. « Le feu (sacré) qu’ils avaient à l’intérieur d’eux-même a submergé leur manque de technique ». La norme n’est pas du domaine artistique. Il n’y a pas de façon objective de bons et de mauvais artistes. Ainsi peut-on dire que les Peanuts de Schulz sont mal dessinés ?

La notion de « qualité » est sans signification en art pour Kochalka.

L’auteur conclut sa lettre en précisant quelle s’adresse en premier lieu aux jeunes dessinateurs, pas aux maîtres établis.

Ce sont pourtant des auteurs en place qui vont réagir et principalement, le grand Jim Woodring.

« Kochalka tu as tort ! » lance Woodring (The Comics Journal 192 – décembre 1996).

« La technique c’est le contrôle » ; c’est l’habilité technique, pour Woodring, qui permet « de créer selon ses propres intentions et non seulement ses propres limitations ». La maîtrise technique, c’est la liberté.

Woodring reprend les exemples de Kochalka. Pollock n’était pas un grand dessinateur ? La belle affaire ! Il maîtrisait la peinture et c’est comme peintre qu’il est connu. Qu’il n’y a que l’idée qui compte ? « Pourquoi tu ne redessines pas les dessins de Heinrich Kley (un dessinateur de presse allemand réputé pour sa virtuosité graphique) en ne conservant que l’idée ? On verra alors si la technique n’a pas d’importance ».

Mars 1997, The Comics Journal 194, Kochalka précise sa pensée en faisant mine de ne pas répondre à Woodring,

« La maîtrise technique permet d’être assez bon la plupart du temps. Ce qui n’a aucun intérêt. »

La technique c’est la connaissance. C’est faire mieux chaque jour ce qu’on sait déjà faire. L’Art pour Kochalka c’est se risquer vers l’inconnu, vers ce qu’on ne connait pas. Dans cette perspective, la technique n’est qu’une entrave « qui t’attache au monde connu ».

Et Woodring de revenir à la bande dessinée, « la bande dessinée c’est magique ! », cet art de la simplicité, jusqu’à la stupidité parfois, qui permet de « toucher l’âme ».

Kochalka se refuse à imaginer que la magie puisse être une affaire de technique.

Et pourtant…

Et pourtant la spontanéité de l’art prônée par Kolchaka est certainement la thèse la plus séduisante. La moins exigeante diront d’autres.

L’art pour tous, en quelque sorte. Peut-être la plus idéaliste, pour ne pas dire la plus naïve. Mais n’est-ce pas la naïveté que Kochalka défend contre la connaissance. L’ Artiste contre l’artisan.

Jeune homme, choisit ton camp.

Moi je suis un peu embêté car je suis un grand admirateur des 2 auteurs.

(Source : The Comics Journal : Blood and Thunder: Craft is the Enemy)

 James Kochalka

James Kochalka

Jim Woodring

Jim Woodring

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